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Une nouvelle rédigée par les CAP2 AGAA : le silence du chat noir

  • il y a 22 heures
  • 7 min de lecture

 

Des nouvelles de nos élèves de CAP2 AAGA (Agent Accompagnant au Grand Age) qui ont participé, on vous en parlait il y a quelque temps, au concours de récits policiers "Court polar". Elles terminent 7ème sur 130. Une récompense les attendait au courrier : une série de romans policiers ! Leur texte s'intitule "Le silence du chat noir" et décrit un meurtre qui a lieu sur leur lieu de stage...c'est-à-dire en EHPAD...nous vous le partageons...





La neige tapissait Ouroux en Morvan tel un linceul. Le petit village paraissait ancré dans le temps, et l’Ehpad Les Corniottes, niché au creux d’une vallée, était à présent isolé, comme seul au monde. Les poteaux de bois noircis par le temps des lignes téléphoniques étaient allongés, la route impraticable. Les résidents s’étaient enfermés dans leurs routines, une façon de conjurer l’isolement.


Hector Flair, 73 ans, un homme discret, presque effacé, qui observait plus qu’il ne parlait. Toujours assis à la même place, toujours plongé dans ses pensées, comme s’il écrivait un livre invisible que personne ne lirait jamais.

Il était ancien inspecteur de la police criminelle et il regardait avec attention ce petit monde depuis son fauteuil roulant. Son esprit demeurait affûté malgré la faiblesse de ses jambes. Il gardait l’œil sur les détails, les regards fuyants et les silences pesants.


Diabolo, le chat noir de l’Ehpad, était le maitre des lieux. Il se faufilait dans les chambres, se blottissait sur les genoux de certains pensionnaires, en griffait d’autres. Il comprenait sans doute les secrets mieux que quiconque. Cependant, ce matin-là, il ne vint pas pour son bol de lait et sa pâtée.


Diabolo fut retrouvé dans la serre, inerte sur les dalles froides. Aucune trace de lutte, aucune blessure mais une bave blanchâtre s’écoulait de sa bouche, son bol de lait renversé. Son petit corps était figé, les yeux clos. Léa, l’aide-soignante, étrangement, pleura en silence. Certains résidents étouffèrent leur peine et prononcèrent : « Mauvais présage. »


Des heures passèrent, lentes, livides. A l’heure du gouter, Léa s’empressa d’aller chercher les résidents dans leur chambre. C’est alors que, Madame Piment, une résidente pleine de vie et lucide, fut aussi retrouvée dans son lit, morte. Toujours tirée à quatre épingles, apprêtée comme si elle avait un rendez-vous galant, elle avait pour habitude de traverser les couloirs avec un sourire bien trop large pour être innocent. Derrière ses yeux brillants, une ombre discrète s’affichait, un secret qu’elle gardait serré contre son cœur.

Ce fut Léa qui découvrit le corps.


La terrible nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. L’atmosphère paisible de l’établissement avait disparu. Les regards perdus et inquisiteurs des pensionnaires se croisaient, les chuchotements prenaient vie. L’EHPAD se mit à vibrer d’une excitation étrange, malsaine, coupable.


Le médecin appelé à son chevet en déduisit une crise cardiaque. Hector arqua avec force ses sourcils. Il ne croyait pas à cette mort, Madame Piment était une force de la nature. Il le savait, aimait à jouer au scrabble avec elle chaque jour. De plus elle n’avait jamais mentionné être cardiaque. Pour lui, c’était suspicieux. Trop de coïncidences. Il devait voir la chambre de plus près.


Sillonnant celle-ci, son attention fut attirée par une missive sur la table de nuit. Il y avait une lettre, froissée. Elle était Anonyme. Martelés à l’encre noire des mots s’en échappaient, menaçants : « Tu dois te taire ; tu sais trop de choses. » Hector sentit le frisson de l’enquête renaître en lui. Son regard se fit brillant. Il nota au passage la tasse de lait à demi vide sur le chevet.


Madame Rose, résidente atteinte d’Alzheimer, stagnant devant la porte de la chambre de Madame Piment répétait inlassablement : « Le chat savait… le chat a vu… le chat voulait parler ». Elle restait droite, comme figée, ses mains tremblaient. Hector l’écoutait avec une attention soutenue, conscient que ces mots n’étaient pas des paroles inconscientes. Il scruta chaque recoin de la chambre de Madame Piment et dénicha un petit carnet dissimulé dans une boite à bijou sertie de nacre, ensevelie sous des vêtements au fond de l’armoire. Il contenait des notes précises, des dates, des noms, des pictogrammes, des doses de médicaments, des horaires, des numéros de lots. Et surtout, des accusations de trafic de médicaments dans un autre établissement.


Parmi le personnel, seule Léa, chaque fois qu’elle le croisait, évitait son regard. Le directeur, Monsieur Cactus, était aussi très nerveux. Après de petits échanges entre ce dernier et cet ancien flic, quelques questions piquantes et insinuantes pour essayer de comprendre ce qui s’était passé, ce dernier en conclu que le ou la coupable se tenait parmi eux.

Alors Hector repris les rênes de sa tactique de policier et dressa une liste mentale : qui avait intérêt à faire taire Madame Piment ? Et pourquoi fallait-il tuer le chat ? A quoi ce carnet servait il ou avait-il servi ?

L’EHPAD devenait un petit théâtre où chacun jouait son rôle… parfois trop bien, pensait Hector Flair.


Il ne relâcha pas ses investigations et cette fois ci, il interrogea Léa. Nerveuse, le regard fuyant, les mains serrées l’une contre l’autre avec force, elle survola les questions. Elle dénonça une surcharge au travail et trop de stress et prétexta avoir du travail pour fuir l’interrogatoire.

Le directeur, Monsieur Cactus, assisté d’Hector Flair interdit à l’ensemble du personnel toute discussion sur les morts.

Hector réalisa alors qu’il était seul. Cela n’était pas une entrave : il avait l’habitude. En bon policier, il passa une grande partie de la nuit à lire le carnet. Il y était question d’un Ehpad à Dijon qui avait été fermé à la suite d’un scandale d’euthanasie illégale, alimenté par un trafic de médicaments. Il découvrit que Léa y avait travaillé. Madame Piment l’avait reconnue et elle avait voulu parler.


Madame Rose, dans un moment de lucidité, prononça : « Elle l’a fait pour les faire taire. Le chat l’a vue. Le chat savait » Hector Flair comprit que Diabolo avait été tué parce qu’il avait vu Léa entrer dans la chambre de Madame Piment. Ce pauvre petit chat était un témoin gênant.


Hector demanda au directeur une réunion dans la salle de restauration. Chaussant ses lunettes, l’œil vif, il parla des morts, de la découverte du carnet et du passé de Léa. Il scruta les visages, un à un, guettant des réactions. Léa devint très pale, son corps se mit à trembler. Elle se leva, bousculant sa chaise et tenta de fuir. A l’extérieur, la neige bloquait toute sortie. C’était peine perdue.


Alors elle se mit à pleurer, craqua, et avoua : « Je ne voulais pas que ce cauchemar recommence. Je n’ai pas eu le choix, elle voulait parler. J’ai mis du poison dans son lait au miel pour que son cœur s’arrête ». Juste une vérité posée là, nue, assumée.

« Je ne voulais pas qu’elle souffre. Je voulais que ça s’arrête. Que ce passé cesse de respirer. » Elle avoua qu’elle avait découvert que Madame Piment savait qu’elle avait trempé dans un trafic de médicaments qui permettaient à certains résidents de partir plus tôt que prévu et qu’elle avait, jadis était reconnue non coupable. En effet madame Piment avait été résidente dans cet Ehpad, l’avait reconnue et savait qu’elle avait été inquisitionnée à l’époque et l’avait toujours soupçonnée.

Léa poursuivit en expliquant que le petit carnet qui aurait pu l’accuser avait disparu jusqu’à ce que Madame Piment lui annonce qu’elle le possédait.


Le policier demeura silencieux un long moment, regardant cette femme qui venait d’avouer un meurtre avec la même douceur qu’on confie un secret trop longtemps gardé.

L’ensemble des résidents demeura figé. Un silence lourd s’installa.


Dehors, la tempête s’était apaisée. Le directeur, qui avait appelé les secours fut soulagé de leur arrivée. Le vent avait faibli, la neige cessée de tomber. Les gyrophares des véhicules de police perçaient la vaste étendue immaculée au loin. On entendit un grondement sourd, les chasse -neige, puis les sirènes qui se rapprochaient, déchirant le silence glacé.

Hector Flair lista le cortège : un camion de pompiers, une ambulance, trois voitures de police. Les pneus crissaient sur la neige tassée.


Léa et le directeur attendaient, secoués, deux statues de marbre posée dans le hall. L’ancien flic, lui, gardait son calme habituel, les mains posées sur ses jambes molles, le regard fixé sur les gyrophares qui se reflétaient sur les vitres.


Un à un, les membres du convoi sortaient.

Un policier : «  Bonjour, on nous a signalé un incident grave. Qui peut nous expliquer ce qu’il s’est passé ici ? »

Hector fit couiner les pneus de son fauteuil sur le sol dur de l’entrée : « C’est moi. Je vais tout vous raconter. On a eu un empoisonnement volontaire. La victime est décédée. La coupable a avoué, dit-il en montra Léa. »

Le policier le dévisage alors : « Vous êtes ? »  « Je suis un ancien de la maison, police criminelle. Je connais la procédure », répond Hector tout en tendant le carnet où il a griffonné les faits pendant leur attente. Le policier, s’avance saisit le carnet, respectueux.


Pendant que les secours entrent, Léa près du directeur, encore tremblante, calme, comme apaisée, est appréhendée par deux policiers.


Elle fut arrêtée. Le directeur fut interrogé pour négligence.

Peu à peu, les résidents retrouvèrent un semblant de paix. Sauf Madame Rose qui demeurait perdu. Hector Flair reçut une lettre de la famille de Madame Piment : « Merci d’avoir rendu justice. »

Hector ne répondit pas. Il regardait l’endroit où Diabolo avait été retrouvé. Ses pensées allaient vers les silences, les secrets enfouis et à tous les non-dits qui peuplaient l’Ehpad.


Monsieur Pic, Un résident taxidermiste avait empaillé Diabolo. Il avait été posé dans le hall, témoin et gardien silencieux. Les résidents passaient devant lui avec respect.


Hector Flair ressenti une grosse lassitude, cependant il était apaisé. Il s’installa dans le hall, derrière les vitres et regardait la neige fondre. Il murmura : « Même les chats parlent, si on sait les écouter. »


Et dans le silence retrouvé des Corniottes, le chat noir veillait encore.

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